Source : Gilles Munier (AFI n° 93, juin 2009)

Elections régionales au Kurdistan irakien
LES KURDES ENTRE RESSENTIMENT ET COLERE

L'influence locale des factions kurdes (avant 2003)

Le Kurdistan irakien, présenté dans certains médias comme une base avancée de la démocratie au Proche-Orient, retient son souffle. Massoud Barzani, président de la région autonome, a annoncé, après plusieurs reports justifiés par de soi disant problèmes budgétaires, que les élections au parlement régional se tiendront le 25 juillet prochain : 2,5 millions d’électeurs seront appelés aux urnes, et plus de 40 listes seront en lice pour 111 sièges. Voilà pour la façade.

Pour le reste, le plus important pour la population de la région, la situation est préoccupante, sinon catastrophique, que ce soit au plan économique qu’en matière de droits de l’homme. Les membres des tribus Barzani et Talabani trustent les postes décisionnels et dilapident les richesses régionales. Certes, les grandes villes ont des aéroports neufs, des hôtels cinq étoiles, mais l’électricité manque, les services médicaux sont déficients et l’enseignement laissé à l’abandon, ou presque. La corruption bat son plein et des groupes maffieux liés au pouvoir gèrent la contrebande, le trafic de drogue en provenance d’Afghanistan, et l’exportation clandestine de pétrole. L’immigration vers l’Union européenne semble le seul espoir de lendemains meilleurs pour toute une partie de la jeunesse. Moushiwan Mustapha, ancien n°2 de l’UPK (Union Populaire du Kurdistan) dont il a été le fondateur avec Jalal Talabani, compare le système mis en place après 2003 à celui de la Roumanie sous Ceausescu !

Abus de pouvoir, corruption et prisons secrètes
Les médias, à quelques exceptions près, sont aux ordres des deux grands partis. Les journalistes indépendants ne peuvent pas adhérer au syndicat officiel, et la moindre critique provoque en retour intimidations, arrestations et amendes. A Kirkouk, menacée d’annexion, la journaliste Soran Mama Hama, a été assassinée pour avoir critiqué les services sécuritaires kurdes. D’autres, à Erbil et Soulimaniya, ont échappé à des attentats pour avoir dénoncé les abus de pouvoir et la corruption. Pour la publication d’informations dites « confidentielles », Adib Aref, rédacteur en chef du quotidien kurde Hawlati, a été qualifié en 2008 de « traître au service de l’étranger » par le secrétariat de Barzani. Jalal Talabani, en tant que président de la République, s’en est pris aussi à lui, en lui intentant un procès pour avoir publié, en kurde, un rapport du chercheur américain Michael Rubin, qui lui déplaisait. L’ex-chef de guerre, que le légendaire Mustapha Barzani comparait à un scorpion, n’a évidemment rien du « George Washington irakien » vanté par le département d’Etat étasunien.

La sécurité – toute relative – ne prévaut au Kurdistan qu’au prix d’arrestations et d’incarcérations dans les prisons secrètes du ministère de l’Intérieur de la région autonome et des services secrets du PDK (Parti démocratique du Kurdistan, de Massoud Barzani) ou de l’UPK. Masrour Barzani, fils du président de la région, chef du Parastin, le SR du PDK, se croit tout permis. En février 2006, à Vienne, il aurait fait tabasser par ses gardes du corps à Vienne Kamal Saïd Qadir – citoyen autrichien - connu pour ses articles attaquant la nomenklatura d’Erbil. Arrêté lors d’un séjour au Kurdistan en 2005, cet intellectuel avait été condamné à … 30 ans de prison, puis libéré quelques mois plus tard grâce aux pressions exercées par l’Autriche sur le président kurde.

Test de popularité grandeur nature
La liste Kurdistan, du duo Barzani-Talabani, emportera-t-elle les élections ? L’UPK, en perte de vitesse, tire le PDK vers le bas. Bien qu’elle peut compter sur les voix de tribus qui leur ont fait allégeance, de nouvelles forces apparaissent, issues de la mouvance islamique ou inspirées par le PKK, l’organisation séparatiste kurde de Turquie. Kamal Saïd Qadir s’est déclaré candidat. Moushiwan Mustapha, qui dirige le groupe de presse Wisha Media Corporation, se présente en alternative sérieuse. Considéré comme « l’enfant terrible » du nationalisme kurde irakien, il concourra, avec Jawhar Namiq, membre de la direction du PDK qui l’a rejoint, sous l’étiquette du « Changement ». Sa liste peut compter sur le soutien du quotidien Rozhnama et de KNN-TV qui lui appartiennent. Mais, cette dernière n’émet que 7 heures par jour, peu à côté des chaînes radio et télévisées de l’alliance Barzani –Talabani avec leurs dix satellites émettant 24 heures sur 24. Mais, indication qui ne trompe pas, la défiance des Kurdes pour leurs dirigeants, un sondage effectué par Hawlati le 12 mai, place la liste du Changement en tête avec 59,3% des voix, suivie par celle des Quatre Partis qui regroupe des mouvements islamique et de gauche (19%). La liste Kurdistan ne dépasserait pas les 20%.

Qotab Talabani, le très contesté « ambassadeur » kurde aux Etats-Unis, a beau exhorter la diaspora kurde à dépasser ses ressentiments, la décision du Gouvernement Régional Kurde (KRG) de ne pas appeler à voter les électeurs résidant à l’étranger, jugés trop frondeurs, est du plus mauvais effet. Depuis plusieurs décennies, les Barzani et Talabani ont fait miroiter aux yeux des Kurdes les bienfaits de la démocratie et de l’indépendance. Pour ce qui est des libertés, depuis l’agression américaine de 2003, la population ne se fait plus d’illusions. Depuis qu’en mars dernier, Jalal Talabani a jugé « impossible » l'accession du Kurdistan irakien à l'indépendance, et réduit les vieilles revendications séparatistes kurdes à un « rêve poétique », le désenchantement transcende tout l’éventail politique. Quel que soit le résultat des élections en juillet, la stabilité dans cette région d’Irak est des plus incertaines.